Tribune pour la médecine de famille
Nous vous partageons ici une tribune parue dans La Croix, co-signée par Dr Pourcel, Dr Bidet, Dr Chougnet, Dr Michelon, Dr Azérad et plus de 400 médecins de famille.
Article publié le 30 juin 2026 dans La Croix ↗
Il y a un terme que nous n’utilisons presque plus en France. Un terme que le reste du monde emploie sans complexe, que ce soit aux États-Unis, au Canada et même, plus près de chez nous, en Espagne ou en Allemagne. Un terme que l’organisation internationale qui nous réunit cette semaine à Paris, la WONCA (Organisation Mondiale des Médecins Généralistes), a placé dans son propre nom. Ce terme, c’est celui de “médecin de famille”.
La WONCA représente 500 000 praticiens dans 130 pays qui se reconnaissent dans ce titre. Mais, en France, on préfère parler de “médecin généraliste”. Ce n’est pas qu’un débat sémantique. C’est avant tout un révélateur de la façon dont notre société perçoit une médecine pourtant essentielle.
Une logique du service à la demande
Défendre la médecine de famille, ce n’est pas plaider pour un retour en arrière. Loin de nous l’idée de ressusciter le médecin d’antan, disponible pour ses patients à toute heure du jour et de la nuit.
Le médecin de famille que nous incarnons est un médecin moderne : à l’écoute de ses patients, engagé pour construire une relation de confiance dans la durée, attentif à ses conditions d’exercice et son équilibre de vie. Parce qu’un médecin épuisé soigne moins bien. Et parce que notre profession n’a pas à se définir par le sacrifice.
Or, depuis une dizaine d’années, une transformation aussi dangereuse que silencieuse menace ce modèle. Les plateformes de prise de rendez-vous en ligne et de téléconsultations ont introduit au cœur même de notre profession une logique qui lui était étrangère : celle du service à la demande.
Le patient ne cherche plus son médecin : il cherche un créneau. Le premier disponible, peu importe avec qui, peu importe où. Ces plateformes ont répondu à un besoin réel d’accès aux soins. Nous ne le nions pas. Mais en résolvant le problème de l’accès immédiat, elles en ont créé un autre, plus insidieux : l’érosion progressive du suivi.
Des consultations intermédiaires inutiles
Car soigner ne consiste pas à répondre à une demande ponctuelle. Soigner, c’est d’abord connaître : l’histoire du patient, ses antécédents, ses fragilités. C’est cette connaissance, construite consultation après consultation, qui permet de détecter précocement et de prévenir efficacement. Un médecin qui ne vous connaît pas peut traiter votre angine. Mais il ne peut pas percevoir la fragilité qui se cache derrière votre troisième consultation de l’hiver.
Ce système produit deux crises que l’on a tort de traiter séparément. La première touche les patients. Le patient qui consulte cinq médecins différents en un an n’est pas mieux soigné : il est cinq fois examiné, mais jamais vraiment suivi. Il accumule des avis médicaux sans jamais bénéficier d’un regard global sur sa santé.
La seconde nous touche nous, médecins de famille : réduits à un créneau dans un annuaire, considérés comme des prestataires interchangeables, nous perdons le sens de notre vocation.
Et, au-delà des enjeux médicaux, c’est l’efficience même de notre système de santé qui est menacée. Certaines plateformes ont un modèle économique fondé sur le volume : plus les patients téléconsultent, plus elles prospèrent. Peu importe que ce soit avec le même médecin ou non.
Et combien de ces téléconsultations se terminent par “si ça ne va pas mieux demain, je vous invite à revoir votre médecin” ? Sous couvert d’accès aux soins, elles produisent en réalité des consultations intermédiaires inutiles qui surchargent le système et fragmentent le suivi.
Défendre un système humain et solidaire
Nous ne sommes pas les adversaires du numérique : nous en sommes des utilisateurs quotidiens. Ce que nous refusons, c’est un numérique qui distend la relation patient-médecin au lieu de la renforcer. Nous voulons des outils qui servent le suivi dans la durée, qui nous permettent de mieux connaître nos patients et de communiquer avec eux, sans jamais s’interposer entre nous.
Nous appelons les pouvoirs publics à mesurer les effets réels de ces plateformes sur la qualité des soins. Et nous demandons que la médecine de famille soit reconnue pour ce qu’elle est : non pas une médecine par défaut, mais la colonne vertébrale d’un système de santé efficace, humain et durable.
Nous, médecins de famille fiers et engagés auprès de nos patients, refusons la médecine de supermarché. Nous refusons de devenir de simples prestataires de soins. Et nous avons la conviction qu’exercer une médecine de famille moderne est encore possible. Une médecine ancrée dans le lien et la confiance, dotée des bons outils, respectueuse de l’équilibre du médecin et soucieuse du bien-être du patient.
La médecine de famille n’est pas un héritage à préserver. C’est un modèle à défendre, au service d’un système de santé humain et solidaire.